dimanche 12 février 2012

Un lion solaire aux côtés de l'armée romaine

Ce denier s'inscrit dans le cadre de la campagne orientale que Caracalla conduit à la fin de son règne. Ses pas suivent ceux d'Alexandre le Grand, le modèle de tous les généraux romains qui rêvent un jour de l'Orient et de ses richesses. Une victoire contre l'ennemi héréditaire parthe est toujours prestigieuse et le jeune empereur, désormais seul au pouvoir, entend faire rejaillir ce prestige sur sa personne et incarner le nouvel Alexandre.
Dion Cassius précise dans le livre LXVIII qu'un lion descendit de la montagne et combattit aux côtés de l'armée romaine. Il semble en effet que des lions vivaient encore dans ces régions de l'Asie à cette époque. Caracalla a dû y voir un présage divin et croire que Sol l'accompagnait au combat.
On notera aussi que plusieurs légions utilisaient le lion comme emblème distinctif, comme la IIII Flavia Felix, VII Claudia ou la XIII Gemina.


n° C102

Dénomination: Denier

Empereur: Caracalla

Avers: ANTONINVS PIVS AVG GERM - Tête laurée à droite.

Revers: P M TR P XVIIII COS IIII P P - Lion radié passant à gauche, tenant un foudre dans sa gueule.

Atelier (année de frappe): Rome (216)

Références: RSC 367 (55£) - RIC 283c (R) - BMC 178 - Hill 1550 (R3) - BnF 6857-8

Caractéristiques: Argent, 20mm, 3.53g, 12h - Ex. Gorny & Mosch Auktion 200 n°2670

Commentaire:

Le lion, roi des animaux, est dans de nombreuses civilisations un symbole de force et de majesté. Le premier des travaux d'Hercule est le combat contre le lion de Némée. Après sa victoire, le héros se revêt de sa dépouille et cet attribut sera repris par tous ceux qui se revendiqueront d'Hercule, d'Alexandre le Grand à Maximien, en passant par Commode. La tête ci-dessous, oeuvre romaine du Ier siècle ap. J.-C., est celle du roi du Pont, Mithridate VI (120-63 av. J.-C.). A l'image d'Alexandre sur ses monnaies ou du modèle Heracles, ce souverain est coiffé de la léonté, la dépouille du lion de Némée.


Mithridate VI Eupator, roi du Pont (Musée du Louvre, Paris)

Caracalla, grand admirateur d'Alexandre, au moment de lancer sa campagne parthique n'hésite pas à faire représenter un lion sur ses monnaies. Ce lion est également un symbole solaire de par la couleur fauve de sa fourrure. Sur l'animal représenté sur ce denier, des rayons entourent sa tête. On notera aussi que le soleil se lève à l'est, là précisément où l'empereur conduit ses soldats face à l'Empire parthe.
Les Achéménides qui ont précédé les Parthes sur le territoire perse et ont dû affronter le jeune roi macédonien Alexandre ont également laissé des vestiges qui ont certainement impressionner les soldats macédoniens, comme la célèbre frise des lions en briques siliceuses à glaçure du palais de Darius Ier à Suse (vers 510 av. J.-C.).


Frise des lions, cour orientale du palais de Darius Ier à Suse (Musée du Louvre, Paris)

dimanche 22 janvier 2012

Un fratricide chez les Sévères: le meurtre de Géta par Caracalla

En 211, Géta et Caracalla rentrent à Rome avec les cendres de leur père Septime Sévère mort de maladie à Eboracum (actuelle York) le 4 février au cours de la campagne de Bretagne.
Sur ce denier daté de cette année-là (TR P III = troisième puissance tribunicienne), Géta arbore les titres d'Auguste (il a été promu en 209 = TR P) et de Britannicus pour les victoires romaines dans cette province du nord de l'Empire. Au revers P P pour Pater Patriae précise un peu plus la date de frappe de cette monnaie: forcément postérieure à la mort de de son père qui possédait ce titre. Il partage cet honneur d'être "Père de la Patrie" avec son frère aîné qui ne va pas tarder à se débarrasser de son cadet.


n° G34 

Dénomination: Denier

Empereur: Géta

Avers: P SEPT GETA - PIVS AVG BRIT - Tête laurée à droite.

Revers: FORT RED TR P III COS II P P - Fortuna assise à gauche, tenant un gouvernail de la main droite et une corne d'abondance de la gauche; sous le trône, une roue.

Atelier (année de frappe): Rome (211)

Références: RSC 59 (50£) - RIC 76 (C) - BMC p.421,* - Hill 1263 (R4) - BnF /

Caractéristiques: Argent, 18mm, 3.23g, 6h. ; Ex. HD Rauch Auction Numismata 2011 n°325.

Note: Précisons que ce denier est absent des deux grandes collections institutionelles que sont le British Museum et la Bibliothèque nationale de France. Il existe aussi une variante sans la roue sous le trône (BnF, Paris).

Commentaire:
Quand cette monnaie est frappée, les deux jeunes empereurs qui règnent désormais conjointement sont déjà arrivés à Rome. La Fortune est ainsi remerciée pour le retour sans encombres dans l'Urbs. Pourtant la haine entre les deux frères est trop forte. Certainement au tout début de l'année 212, Caracalla assassine son jeune frère. Les faits sont longuement relatés par Hérodien:
"Enfin, impatient de régner seul et dominé par sa violente ambition, Antonin se détermina à porter un coup décisif, funeste à son rival ou à lui-même, et à ne plus employer d'autre arme que le fer, d'autre moyen que le meurtre.
Il avait vu ses manœuvres secrètes échouer; il voulut recourir, dans l'aveuglement de son ambition, à un acte de désespoir. Il envahit soudainement la chambre de son frère, qui ne s'attendait à rien de semblable; il frappe Géta d'un coup mortel ; l'infortuné tombe et inonde de sang le sein de sa mère. Antonin, après avoir commis le crime, s'échappe aussitôt et parcourt le palais, s'écriant qu'il vient d'être préservé du plus grand péril, et qu'il n'a sauvé sa vie qu'avec peine. En même temps il ordonne à ses gardes de l'entraîner avec eux dans le camp, seule retraite, disait-il, qui pût garantir ses jours et le défendre ; car s'il restait au palais il était perdu. Les soldats ajoutent foi à sa frayeur, et, ignorant ce qui venait de se passer dans l'intérieur du palais, se précipitent sur ses pas et l'accompagnent. Le peuple, cependant, s'agite, étonné de voir l'empereur s'élancer en fuyard à travers la ville."
Dans ce récit, Caracalla tue son frère de ses propres mains, nous sommes en pleine trgédie grecque ! L'histoire est un peu différente chez Dion Cassius qui revient également longuement sur les événements. Pour lui, si Caracalla est bien le commanditaire du meurtre, il laisse à d'autres la sale besogne: "Antonin avait eu l'intention d'assassiner son frère pendant les Saturnales, mais il ne le put pas, parce que le crime aurait été trop manifeste pour être caché ; à partir de ce moment, il y eut entre eux des combats semblables à ceux de gens qui cherchent à se surprendre mutuellement, beaucoup de précautions prises pour se garantir contre son rival.
Mais, comme des soldats et des gladiateurs en grand nombre gardaient Géta nuit et jour, tant au dehors que dans sa maison, Antonin persuada à sa mère de les convoquer tous les deux, seuls, dans sa chambre, afin d'amener une réconciliation. Géta, s'étant laissé persuader par cette offre, vint avec son frère ; mais ils ne furent pas plutôt entrés qu'une troupe de centurions, apostés par Antonin, s'élança et massacra Géta qui, à leur vue, s'était réfugié auprès de sa mère, et, suspendu à son cou, attaché à sa poitrine et à son sein, poussait des cris lamentables : « Mère, ô ma mère, toi, ô toi qui m'as enfanté, viens à mon secours, on m'égorge. » Julia, ainsi abusée, eut la douleur de voir son fils tué entre ses bras par le crime le plus impie, et elle reçut, pour ainsi dire, la mort dans ces mêmes entrailles où elle lui avait donné le jour ; car, elle fut couverte tout entière de son sang, en sorte qu'elle compta pour rien une blessure qui lui avait été faite à la main."

dimanche 15 janvier 2012

Vénus heureuse sur deux deniers de Julia Domna à Rome et Alexandrie

Vénus est dite ici "heureuse", car elle a remporté le titre de plus belle des déesses face à ses "rivales" Minerve et Junon. La déesse de l'Amour et de la Beauté a usé de tous ses charmes pour l'emporter, on la voit d'ailleurs relever sur cette monnaie la draperie qui couvre son épaule et tenir en main la "pomme de la Discorde", prix de ce concours des "miss de l'Olympe". Mais, surtout elle a promis à Pâris qui avait été désigné arbitre de la confrontation, la main d'Hélène, reine de Sparte et épouse de Ménélas. Ce jugement va entraîner la guerre de Troie et par ricochet être aux origines de Rome, par la fuite du prince troyen Enée à l'issue de la victoire des Grecs.
Vénus est très utilisée sur leurs monnaies par les impératrices avec différents épithètes: Victrix, Genetrix, etc. Felix attribue ainsi les pouvoirs de Felicitas, c'est-à-dire le bonheur, à son porteur. Vénus est donc heureuse, mais aussi l'impératrice, et de par son mariage avec l'empereur qui règne sur le monde, elle étend cette bénédiction sur l'ensemble des femmes de l'Empire. Ce bonheur est bien sûr celui d'être épouse et d'avoir des enfants...


n°J43



n°J3

Dénomination: Denier

Impératrice: Julia Domna

Avers: IVLIA - AVGVSTA - Buste drapé à droite.

Revers: VENVS - FELIX - Vénus drapée debout à gauche, tenant une pomme de la main droite et ramenant sa robe sur son épaule de la gauche.

Atelier (année de frappe): J43: Alexandrie (195) ; J3: Rome (199)

Références: J43: RSC 198var. - RIC / - BMC / - BnF / ; J3: RSC 198 (25£) - RIC S580 (S) - BMC SC85-9 - Hill 379 (C) - BnF 6656

Caractéristiques: J43: Argent, 18mm, 2.8g, 5h - Ex. HD Rauch Auction 88 n°45 ; J3: argent, 17mm, 3.02g, 12h.

Commentaire:

Le type n'est mentionné dans les ouvrages de référence que pour l'atelier de Rome. Or il est apparaît clairement que deux styles différents sont à distinguer. Le portrait de la première (J43) est à rattacher aux monnaies d'Alexandrie. R. Bickford-Smith a publié dans la Rivista Italiana di Numismatica e Scienze Affini au milieu des années 1990 un article de référence sur les monnaies de Septime Sévère frappées dans les ateliers orientaux. Il a permis d'ajouter un grand nombre de monnaies au répertoire des deniers syriens et alexandrins qui datait un peu depuis les travaux de Mattingly pour le RIC et le BMC. Ce type avec Vénus est placé dans la troisième phase de l'atelier, dans les premiers mois de 195 et peu avant sa fermeture. Pour son époux, les types utilisés dans cette phase sont ceux de l'atelier de Rome exclusivement. Pour Domna, seul ce type est rattaché à cette phase et il a également son prototype romain (J3). Cependant, Hill le date de 199, ce qui semble incompatible avec ce que l'on observe à Alexandrie. Notons que pour le denier alexandrin, il semble relativement abondant avec la légende longue IVLIA AVGVSTA. Néanmoins, il existe aussi avec la légende courte antérieure, mais cette dernière n'a pas dû être utilisée très longtemps avec ce type car elle est beaucoup plus rare.
La statue ci-dessous représente Vénus Felix à moitié déshabillée et accompagnée de son fils Cupidon (Eros).


Statue de Vénus (Musée Pio Clementino, Vatican)

dimanche 18 décembre 2011

Un Génie sur un denier de Septime Sévère (Rome, 204)

Ce denier à la titulature précise (douzième puissance tribunicienne) est donc daté de 204 et son type est caractéristique des deniers datés de cette année-là.
L'année 204 est l'année des Jeux Séculaires et j'invite les lecteurs à lire ma contribution à la revue "Les Monnaies de l'Antiquité" à ce sujet. L'auteur du RIC et du BMC/RE, H. Mattingly, voit dans l'utilisation de ce type une référence générale aux cérémonies religieuses qui ont rythmé les célébrations de de ce moment unique de la vie romaine, car ils avaient lieu en moyenne tous les 110 ans. Ces Jeux sont l'occasion pour la famille impériale de montrer sa Pietas en participant aux différents sacrifices, sanglants ou non, qui ont lieu pendant trois nuits et trois jours.  


n° S105

Dénomination: Denier

Empereur: Septime Sévère

Avers: SEVERVS - PIVS AVG - Tête laurée à droite.

Revers: P M TR P XII COS III P P - Genius debout de face, tête à gauche, sacrifiant avec une patère de la main droite au-dessus d'un autel paré et allumé et tenant des épis de la main gauche.

Atelier (année de frappe): Rome (204)

Références: RSC 464 (25£) - RIC 195 (C) - BMC 467 - Hill 682 (S) - BnF 6452; ex. duplicibus Delécluse 6452a; Maspéro 1967/616

Caractéristiques: Argent, 18mm, 3.2g, 11h - Ex. Chris' Numismatique.

Note: Un denier conservé au British Museum et avec la légende SEVERVS AVG PART MAX active jusqu'en 201 est manifestement un faux d'époque, car avers et revers ne peuvent être contemporains. On parle alors d'hybride.

Commentaire:
Il existe de nombreuses divinités tutélaires dans la religion romaine. Ainsi les Lares et les Pénates disposent de temples ainsi que d'autels dans les toutes maisons. Ils sont respectivement les protecteurs des lieux publics ou particuliers et les dieux de la famille (ancêtres).


Statuette de Lare en bronze (Musée de la Civilisation gallo-romaine, Lyon)

Quant aux Génies, ils sont attachés aux lieux, mais aussi aux personnes à qui ils assurent la protection. Les sacrifices au Génie, à l'image de celui exécuté par le Génie au revers de notre monnaie, n'est pas sanglant mais consiste en une libation avec par exemple du vin. On sacrifiait généralement à son Génie le jour anniversaire de sa naissance. Mais les Génies sont aussi invoqués dans de nombreuses célébrations religieuses souvent après Janus, le dieu des commencements. On invoque alors le Génie du lieu ou celui de la divinité destinataire du sacrifice. L'empereur et le peuple romain avaient aussi leurs Génies et un culte leur étaient rendus.
La représentation du revers de ce denier est celle d'un Génie particulier, Bonus Eventus, lié aux événenements heureux et est représenté nu avec des épis de blé dans la main. Ces événement sont très certainement les Jeux Séculaires de 204.